Interview

Sébastien Hache (fondateur de Sésamath): « Notre philosophie repose sur l’échange et la confrontation des idées à l’inverse du système traditionnel »
Des manuels de mathématiques libres et coopératifs bousculent les schémas traditionnels de la diffusion du savoir au sein du corps enseignant et de l’édition scolaire. 80 professeurs du secondaire ont travaillé bénévolement pour produire les manuels Sésamath destinés aux classes de collège. Téléchargeables gratuitement, ils sont aussi accessibles dans une version papier payante diffusée par un éditeur de produits éducatifs, Génération 5.
Comment fonctionne l’association Sésamath qui s’est donné pour mission de partager des ressources pédagogiques en ligne en accès libre et gratuit ?
Sésamath a été fondée en 2001 pour essayer de mettre de la cohérence dans des pratiques déjà existantes d’échanges de ressources pédagogiques sur Internet entre professeurs de mathématiques. L’association a connu un succès rapide et s’est développée vers une forme de travail coopératif, qui s’appuie sur une demande latente de nos collègues. Nous lançons nos appels à projets sur notre newsletter, à laquelle 14 000 profs sont abonnés. Très rapidement, des groupes de 20 à 30 personnes s’investissent dans l’élaboration de nouvelles ressources et travaillent à distance, sans jamais se rencontrer la plupart du temps. Les processus coopératifs se développent autour de phénomènes que je qualifierai de « spiralaires », dans le sens où le collaboratif entraîne l’engagement d’autres professeurs, qui découvrent notre démarche, la trouvent intéressante et se disent : « Pourquoi pas moi ? ». Notre philosophie repose sur l’échange et la confrontation des idées contrairement au système traditionnel français de la diffusion du savoir. L’UNESCO, qui nous a accordé en décembre 2007 son 3ème prix sur l’usage des TICE, nous demande de formaliser le processus d’édition - qui n’a pas d’équivalent dans le monde - pour l’utiliser dans des pays qui n’ont pas de ressources pédagogiques. L’idée est de fournir un modèle qui pourrait être généré et alimenté par les enseignants de ces pays.
Comment ce modèle de manuels coopératifs disponibles sous licence libre peut-il influencer les pratiques pédagogiques ?
Les manuels Sésamath ont été pensés pour amener les enseignants à utiliser les nouvelles technologies en classe et pour essayer de toucher surtout ceux qui sont éloignés de ces usages. Nos ressources, diffusées sous licence libre, sont disponibles et modifiables par tous. Les professeurs peuvent récupérer les documents sources, les modifier et les intégrer dans leurs cours. Les membres de l'association ont fourni les logiciels et les applications nécessaires aux exercices présentés dans le livre. Les élèves sont ainsi amenés à utiliser l’ordinateur pour apprendre et faire les exercices. L’utilisation de logiciels de géométrie dynamique, de tableurs ou d’instruments virtuels leur apporte une perception différente des maths. Des parents s’enthousiasment d’ailleurs de voir leurs enfants utiliser l’ordinateur pour travailler et non pas pour jouer ! De plus, l’accent est mis sur les travaux de groupe qui bouleversent la vision classique du seul prof s’adressant aux élèves.
Votre expérience est-elle possible dans d’autres matières ?
Je pense que oui. La difficulté principale est liée aux droits d’utilisation des œuvres comme c’est le cas en littérature. Mais en SVT, par exemple, on peut s’en sortir avec des ressources libres de droits. La question qui se pose pour Sésamath est : « quel modèle peut-on proposer à des profs d’autres matières sur la base de notre expérience ? » Les mathématiques sont favorisées car on trouve beaucoup plus de professeurs avec des compétences en développement informatique chez les profs de mathématiques que chez les profs de lettres. Mais on pourrait très bien imaginer une coopération transdisciplinaire entre profs de mathématiques et profs de lettres. Nous sommes aussi très sollicités par les professeurs des écoles car l’école élémentaire est sinistrée au niveau des équipements et des ressources.
Xavier Darcos a proposé que tous les établissements incluent un volet numérique dans leur projet. Travaillez-vous avec l’institution ?
Cette question est complexe pour un tas de raison. Nous avons été reçu par le ministre avec d’autres associations de professeurs qui travaillent sur la mise en ligne de ressources pédagogiques. Ce qui ressort de cette entrevue c’est la volonté du ministère de créer un portail pour faciliter l’accès aux ressources pédagogiques mais on ne sait pas très bien à qui ce portail s’adresserait. On sent une prise de conscience du ministère qui semble craindre que les ressources anglo-saxonnes nous concurrencent. Nous estimons que le travail coopératif - qui est le fondement de notre association - est difficile dans le cadre de l’institution qui fait appliquer verticalement ses décisions alors que la méthode collaborative prend en compte les idées de chacun, accepte l’erreur et encourage la modification permanente. L’Education nationale a du mal à intégrer ce phénomène spontané qui bouleverse l’équilibre car le processus ne repose pas sur la validation d’une instance qui fait autorité. Nous avons cru comprendre, dans le discours de Xavier Darcos, que les ressources du portail ne seraient pas validées par l’institution. On se demande alors comment fera l’Education nationale pour accompagner sans dénaturer. Pour ce qui est de l’aide financière, nous n’en recevons aucune venant de l’Etat mais notre association est demandeuse de moyens pour notre activité que nous considérons comme une mission de service public.
27.06.08
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