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Formations d’ingénieurs "à la française" : l’Institut Montaigne remet le modèle en cause
La polémique relancée par l’AERES (Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur) sur les formations d’ingénieurs n’a pas fini de rebondir. Alors que certains parlent de licences et de masters d’ingénierie, l’Institut Montaigne publie sur EducPros, pour le quatrième volet de notre partenariat, des propositions pour que les formations d’ingénieurs soient compétitives avec celles des pays émergents. Création d’entreprise, lien avec la recherche et l’innovation, promotions élargies et doctorats d’ingénierie sont au programme des trois polytechniciens signataires (1).
Des promotions malthusiennes, tentées par les métiers de la finance et du conseil, faiblement encouragées à innover, un déficit de formation managériale, peu de créations de start-up… Les griefs adressés à la formation de nos ingénieurs s’accumulent ! Ceux qui ont par le passé contribué au développement de l’industrie française et à ses plus éclatants succès peuvent-ils reproduire ces exploits dans un monde devenu global ? Nos écoles les préparent-elles à relever les défis de la compétition technologique et économique avec les pays émergents ?
"Nos écoles d’ingénieurs préparent-elles nos diplômés à relever les défis de la compétition technologique et économique avec les pays émergents ?"
Seuls 5 % des ingénieurs français osent créer leur entreprise et le Massachussets Institute of Technology (MIT) dépose deux fois plus de brevets que ParisTech, alors qu'il compte deux fois moins d’étudiants et deux fois moins de chercheurs.
La France forme aujourd'hui trois fois plus d'ingénieurs qu'il y a trente ans : 27.600 ingénieurs par an (2), soit un jeune sur 30. Elle consent un investissement important puisque le coût de leur formation est de 65.000 € (3), soit deux fois plus que le coût d’un master à l’université. Comment optimiser cet investissement ?
"Le coût de leur formation est de 65.000 €, soit deux fois plus que le coût d’un master à l’université"
Les résultats d’une université comme le MIT en matière de recherche et de dépôt de brevets sont à porter au crédit de l’utilisation d'une ressource exceptionnelle : ses propres étudiants. Même au niveau du cursus de Bachelor, l’équivalent de notre licence, les étudiants déposent entre 50 et 75 brevets ou licences par an... Ce système est fortement incitatif puisque certaines bourses sont conditionnées à un travail régulier dans les laboratoires où des étudiants en master et en doctorat assistent les chercheurs tout en approfondissant la connaissance de leur discipline.
Comment les étudiants en France sont-ils impliqués dans ces processus vitaux de recherche et d’innovation ? Si de très nombreuses formations d’ingénieurs dans notre pays développent des projets étudiants, comment leur donner toute l’importance qui devrait être la leur ? En vrac : aménagement des emplois du temps, encadrement de très haut niveau, moyens matériels, partenariats des laboratoires et des entreprises… Plus nous serons ambitieux pour nos étudiants, meilleurs seront leurs résultats.
Depuis trois ans, notre pays a pris la décision, nécessaire et courageuse en période de crise, d’investir massivement dans son enseignement supérieur et sa recherche. Tous les pays européens n’en ont pas fait autant et certains ont même décidé de brider, voire de réduire, ces budgets, au premier rang desquels le Royaume Uni. Comment maximiser cet effort de la nation tout entière et transformer ces ressources en résultats ? En encourageant systématiquement l’innovation et la créativité…
Faire des élèves-ingénieurs une pièce maîtresse de la recherche et de l'innovation dans notre pays
Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, déclarait ainsi le 13 janvier dernier (4) : « L’avenir des écoles d’ingénieurs se trouve dans les PRES [pôles de recherche et d’enseignement supérieur]. Nous avons également besoin d’écoles d’ingénieurs très fortes dans nos universités fédérales. »
Dans le contexte d’attribution des fonds d’investissement d’avenir et du Plan campus, les écoles d’ingénieurs doivent avoir toute leur place dans la stratégie d’innovation de la France. Visant à faire émerger une dizaine de pôles d’enseignement supérieur et de recherche d’ambition mondiale et à réveiller l’innovation, ces crédits exceptionnels doivent être conditionnés à la réalisation de projets ambitieux grâce à de nouvelles opportunités intellectuelles entre les institutions réunies, en associant enseignement, recherche et entreprises.
Il faudra également une volonté politique forte : la desserte par les transports en commun du campus de Saclay, l’un de nos plus grands et ambitieux pôles technologiques, est un sujet de débat et le consensus peine à émerger !
"Trop peu de brevets sont déposés et trop peu d'articles scientifiques sont publiés"
Chaque année, trop peu d'ingénieurs sortent diplômés par école – en moyenne 125 (5) en 2008 (6) –, trop peu de brevets sont déposés et trop peu d'articles scientifiques sont publiés : ce maigre constat ne peut que plaider en faveur d’un rapprochement des institutions d'enseignement supérieur.
Si la nécessité de créer des structures ayant la masse critique en matière de recherche est aujourd´hui admise (Saclay, création des PRES), ces ensembles massifs ne deviendront véritablement « critiques » que si les enseignants-chercheurs travaillent ensemble et portent au meilleur niveau d’intégration leurs activités d’enseignement et de recherche. Ces regroupements ne doivent cependant pas se limiter à des rapprochements de chercheurs : il faut que la formation des étudiants, de la licence au PhD, y trouve toute sa place.
"Dans les PRES, il faut que la formation des étudiants, de la licence au PhD trouve toute sa place"
Par exemple, le modèle d’Artem (Art-Technologie-Management), à Nancy, est particulièrement original dans l’écosystème français : une école d’ingénieurs (les Mines de Nancy), une école de commerce (ICN) et l’École des beaux-arts de Nancy construisent actuellement un campus commun. À une autre échelle, la Chine fait preuve d’un grand pragmatisme : la R&D de Panasonic et de nombreuses start-up se sont ainsi installées sur le campus de l’université de Tsinghua (Pékin) afin de combiner « la formation de personnel qualifié et la transformation des acquis scientifiques » (7). Les échanges avec les entreprises professionnalisent les ingénieurs et les confrontent très vite à la réalité de l’innovation.
Quelle masse critique ?
La « masse critique » à laquelle nous aspirons ne doit pas être le seul fruit de la communauté des chercheurs et des enseignants, mais aussi celui de la communauté des étudiants. Nous détenons en France un réservoir étudiant de grande qualité, débordant d’idées et d’énergie, mais trop souvent inexploité. Encadré et orienté de façon adéquate, il nous permettrait de nous hisser au rang des puissances les plus compétitives, celles qui savent développer et manier l'innovation.
"Le centre expérimental mutualisé de l’Edgerton Center du MIT est ouvert 24h/24 h"
À tous les niveaux de la formation, les étudiants devraient pouvoir mener des projets interécoles ambitieux, systématiquement associés à une entreprise ou à un laboratoire et visant la production d’un résultat concret (publication scientifique, projet de R&D, brevet, création de start-up, etc.). En outre, afin d’encourager l’innovation technologique et d’y former les étudiants, chaque bénéficiaire des « investissements d’avenir » devrait comporter un centre expérimental mutualisé, à la manière de l’Edgerton Center du MIT, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, permettant à tout étudiant ou membre de la communauté scientifique d’y effectuer des expériences, du prototypage, de « l’incubation de créativité », tout en bénéficiant d’un soutien à l’entrepreneuriat technologique.
Nous devons également plaider pour la création d'un doctorat en ingénierie, suffisamment souple pour concilier recherche publique, création d’entreprise, développement industriel, tout en évitant, grâce à un financement audacieux, les écueils classiques de la thèse CIFRE (qui est devenue un CDD de luxe).
Les écoles d’ingénieurs ne sont pas en déclin, mais il est temps qu'elles forment, de concert avec les universités, des femmes et des hommes qui portent l’innovation, le progrès scientifique et l’entrepreneuriat. Il en va de la compétitivité de notre pays et du rôle qu'il entend jouer dans la mondialisation.
Pour adapter la formation de nos ingénieurs à l’économie de la connaissance et éviter que les meilleurs d’entre eux ne s’exilent dans la Silicon Valley, la France doit s’atteler à mettre en œuvre un certain nombre de réformes pragmatiques. Sans quoi les sommes investies dans notre enseignement supérieur risquent « d’arroser du sable »...
(1) Romain Bordier, Aloïs Kirchner et Jonathan Nussbaumer sont d’anciens élèves de l’École polytechnique. Ils sont les auteurs de l'étude de l’Institut Montaigne intitulée « Adapter la formation des ingénieurs à la mondialisation ».
(2) In « Le devenir de l'ingénierie », rapport de la Conférence des directeurs d'écoles françaises d'ingénieurs, du Conseil général des Mines (CGM) et du Conseil général des technologies de l'information (CGTI), groupe de travail présidé par R. Chabbal, juin 2008.
(3) In « Le devenir de l'ingénierie », op. cit. ; Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l'innovation, Pierre Veltz, éd. Presses de Sciences po, Paris, 2007 ; Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, ministère de l'Éducation nationale et ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, septembre 2010.
(4) Dépêche AEF n° 143707, 13 janvier 2011.
(5) Par comparaison, 743 Master of Science sont délivrés chaque année par le MIT (sans compter les 837 autres masters scientifiques (engineering, architecture, finance, MBA, etc.).
(6) Calcul réalisé à partir de l'étude « Le devenir de l'ingénierie », op. cit.
(7) Ambassade de France en Chine, Bilan du projet 985, Note, Service de coopération universitaire, avril 2006.
08.02.11
Aller plus loin
Pour le cinquième volet de notre partenariat, l’Institut Montaigne (1) fait le point sur la lutte contre les discriminations à l’embauche, des jeunes en particulier. Pour le think tank, "la discrimination à l’embauche reste pour les jeunes, diplômés ou non, un obstacle important dans le long et compliqué parcours d’accès à l’emploi". Mais, des dispositifs existent pour qu’elle ne soit pas une fatalité. Etat des lieux.
Fin avril 2011, Alain Storck quittera la direction de l’INSA (Institut national des sciences appliquées) de Lyon pour laisser la place à Éric Maurincomme, ingénieur et docteur INSA actuellement vice-président de l’entreprise belge Agfa HealthCare (cf. pièce jointe en pdf). Dans le même temps, Alain Storck abandonnera ses casquettes de président de l’AGERA (Association des grandes écoles de Rhône-Alpes) et de président de la commission recherche et innovation de la CGE (Conférence des grandes écoles). Une page se tourne pour cet ingénieur de formation qui compte désormais se consacrer à sa « passion » : l’innovation. Entretien-bilan avec Alain Storck après dix ans passés à la tête de l’école d’ingénieurs lyonnaise.
Trop c’est trop. Les directeurs d’écoles d’ingénieurs ne sont pas contents et le font savoir. Paul Jacquet, président de la CDEFI (Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs), a envoyé mercredi 8 décembre 2010 une lettre à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche pour exprimer ses inquiétudes au sujet de leur financement.
Auteur de Faut-il échouer pour réussir ?*, Julien Cusin analyse la façon dont est vécu l’échec dans le monde professionnel et sa stigmatisation. Ce maître de conférences en sciences de gestion dirige le master 2 Management des ressources humaines par apprentissage à l'IAE de Bordeaux où il s'intéresse notamment à l'apprentissage par l'échec. Il dit l’importance d’intégrer l’échec dans le parcours scolaire et universitaire.
Pour le sixième volet de notre partenariat, l’Institut Montaigne a tenu à ouvrir ses colonnes à l’ISAE Executive Club, dont il partage le diagnostic et les propositions sur la formation des ingénieurs. Dans un livre blanc, ce club de dirigeants diplômés de Supaéro et de l'ENSICA a défini trois champs d’action prioritaire pour rénover les études et la profession d'ingénieur : l’ouverture internationale, le développement de l’innovation et de l’entrepreneuriat, et la métamorphose du métier d’ingénieur lui-même. Cette tribune fait le point sur leurs recommandations.
Une dizaine d’universités ont décidé de s’associer au sein du réseau FIGURE pour « développer un modèle complémentaire de formation aux métiers de l’ingénieur ». Une initiative qui fait bondir les écoles d’ingénieurs. Avec en toile de fond les difficultés d'attractivité des filières scientifiques, la rivalité entre la CTI et l’AERES et la place des écoles d’ingénieurs au sein des universités autonomes. Retour sur une polémique aux multiples facettes.
Pour promouvoir le doctorat auprès des entreprises et des élèves ingénieurs, la CDEFI (Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs) projette de créer un label "Ingénierie pour l’entreprise". Il sera délivré aux docteurs ayant acquis l’ensemble des compétences nécessaires pour un poste en entreprise, selon un référentiel analogue à celui mis en place pour les formations d’ingénieurs. Le projet était à l’ordre du jour de la dernière assemblée générale de la CDEFI, organisée à Télécoms ParisTech le 19 novembre 2010.
A Lyon, l’EM et Centrale ouvriront, à la rentrée 2012, l’école Idea, en partenariat avec le PRES. Une école de management axée sur les nouvelles technologies, avec une large part de cours réservée aux enseignements en art, design et sciences sociales. Une réponse aux critiques qui, notamment depuis la crise, dénoncent le formatage des élèves des grandes écoles.
Pourquoi les écoles d’ingénieurs françaises ne forment-elles pas des pointures en informatique ? C’est la question que s’est posée Gwendal Simon, enseignant-chercheur à Télécom Bretagne, dans son billet Computer science and engineers : the (bad) French exception, suscitant de nombreux commentaires. Point de vue de ce diplômé d’un DEA réseau et informatique (à Rennes 1) qui a enchaîné sur une thèse Cifre chez Orange Labs.
Qu’est-ce qu’une démarche compétences ? Comment utiliser un référentiel de compétences ? Quel en est l’impact pédagogique ? Comment évaluer l’acquisition de compétences ? Ce sont les questions auxquelles l’association P@scaline tentera de répondre lors de son colloque sur l’approche compétences dans l’enseignement supérieur du 17 mai 2011.
Après une année passée en école de commerce, les étudiants ingénieurs pourront s’afficher aussi « managers ».

















