Interview

Cécile Van de Velde, sociologue à l’EHESS : «L’aspiration des jeunes adultes français à l’indépendance n’est absolument pas comblée»
Maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, Cécile Van de Velde a comparé au niveau européen les dispositifs qui accompagnent les jeunes dans leur entrée dans la vie adulte (Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 2008). Alors que l’année 2010 débute sans réelles perspectives d’éclaircies sur le marché de l’emploi des jeunes, la sociologue nous livre ses réflexions sur ces dispositifs, en insistant sur les failles du modèle français.
Vous avez montré que l’entrée dans la vie adulte ne revêt pas les mêmes traits partout en Europe. Dans cette période de crise, les différences d’un pays à l’autre ont-elles tendance à s’accentuer ?
Les situations sont très contrastées, avec d’abord un marché de l’emploi des jeunes qui est particulièrement dégradée en Europe du Sud par rapport au Nord. D’autre part, les dispositifs en faveur des jeunes adultes restent très différenciés. Dans les pays méditerranéens, Espagne en tête, les politiques publiques ne sont pas censées assurer leur indépendance. C’est la famille qui est le principal vecteur de solidarité en ayant une obligation de soutien des enfants qui cohabitent, souvent jusqu’au mariage. Dans ce modèle familialiste, les jeunes sont évidemment moins protégés en période de crise. A l’opposé, dans le modèle social-démocrate des pays scandinaves, lorsque les jeunes atteignent la majorité, ils sont censés s’émanciper de leur famille et pour cela ils reçoivent un soutien généreux de l’Etat dès 18 ans. Et c’est au Danemark où l’insertion reste relativement bonne que la jeunesse souffre le moins.
Qu’en est-il du modèle français ?
Chez les jeunes français, il y une aspiration à l’indépendance qui n’est absolument pas comblée, ni par le marché du travail, dont l’accès est très incertain, ni par les politiques publiques qui maintiennent les jeunes sous tutelle familiale. Car le modèle français est hybride. Si l’Etat intervient, c’est en privilégiant le lien à la famille à travers les allocations familiales et les allègements d’impôts. On aide les parents qui aident leurs enfants. Les jeunes qui revendiquent une autonomie sont ainsi maintenus dans une dépendance. En France, on est considéré comme adulte en termes sociaux qu’à partir de 25 ans. Mais cela pourrait bien évoluer…
En quoi ce modèle pourrait-il changer ?
La crise actuelle oblige à repenser les arbitrages entre les âges et à reconnaître les difficultés d’accès à l’autonomie des jeunes. Dans le Livre vert de Martin Hirsch, l’idée a été avancée de développer des aides aux jeunes dès 18 ans et qui prendraient moins compte du revenu parental. C’est déjà le cas pour les aides au logement (ndlr : notamment l’Allocation de logement à caractère social (ALS)) qui sont directes et pas calculées en fonction des ressources des parents. Si on allait plus loin, on pourrait imaginer supprimer les allocations familiales au-delà de 18 ans et les dispositifs d’allègement fiscaux dont bénéficient les parents, la fameuse demi-part fiscale, pour réorienter les ressources vers des aides directes aux jeunes. Mais nous n’en sommes pas là…
Pour donner les moyens aux jeunes adultes d’être autonomes, pourquoi ne pas développer les prêts étudiants comme en Grande Bretagne ?
Les prêts étudiants correspondent effectivement au modèle libéral anglo-saxon qui repose sur le principe d’une autonomie des jeunes par rapport à leur famille, avec un Etat pas très généreux en aides directes, et qui incite plutôt à l’autofinancement via les prêts à taux garantis. Ce dispositif existe en France depuis septembre 2008. Mais il ne remporte pas le succès espéré. Parce que la peur de l’avenir suscite des inquiétudes sur la capacité de remboursement, et parce que les pays latins entrent plus difficilement dans la culture de l’endettement.
Quel autre dispositif pourrait être importé en France ?
On pourrait importer les mesures de financement de la vie étudiante à la scandinave qui sont très intéressantes. C’est un peu l’équivalent du RSA dès 18 ans. Seulement l’allocation d’autonomie au Danemark est efficace parce qu’elle s’inscrit dans un système d’enseignement supérieur qui alterne période de formation pendant laquelle l’étudiant bénéficie d’un soutien financier et période d’emploi. En France, le temps des études est déconnecté du temps de l’emploi avec un poids énorme du diplôme initial qui détermine un parcours pour la vie. C’est très angoissant. Proposer une allocation d’autonomie sans remettre en cause ce système risquerait de maintenir les jeunes en situation d’assistance. En France, non seulement il faudrait valoriser tout ce qui n’est pas études : expériences pro, associatives, bénévolat… mais en plus il n’y a pas de droit à l’erreur.
Qu’entendez-vous par droit à l’erreur ?
Le droit à l’erreur c’est le droit à pouvoir recommencer, le droit à un retour à la formation. En France, comme au Japon, deux pays où la jeunesse est d’ailleurs plutôt angoissée, la formation initiale suivie à 20 ans pèse encore sur l’individu à 50 ans. Le marché du travail en France est encore très segmenté par rapport au diplôme. On pense encore beaucoup en termes de niveau et de filière avant d’entrer dans un métier. Ce n’est pas le cas dans les pays d’inspiration libérale et social-démocrate où l’insertion est moins dépendante du diplôme initial. Quelqu’un qui, en Grande Bretagne a fait des études de sociologie peut être embauché par une banque. De plus, l’expérience professionnelle et la formation tout au long de la vie sont plus valorisées. Les socio-démocrates, en particulier, sont ceux qui rendent la mobilité la plus aisée et la mieux vécue, une mobilité indispensable dans le capitalisme contemporain.
A lire sur letudiant.fr, un dossier intitulé Egalité des chances : ces filières qui font des miracles
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