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François Dubet (sociologue) : "Les réformes de l'enseignement supérieur accompagnent une désacralisation de l'institution"

Enseignants-chercheurs et médecins hospitaliers manifestaient fin avril côte à côte. Une nouvelle manifestation les a réunis le 14 mai 2009. Pour le sociologue François Dubet, cette convergence n’est pas due au hasard. Dans son dernier ouvrage, il explique que les institutions qui cimentaient la société – l’école, la justice, l’hôpital... – ont perdu le « monopole des représentations ».

De l’université à l’hôpital, quel regard portez-vous sur la mobilisation dans ces deux institutions ?
Dans les deux cas, la fronde n’est au départ ni de droite, ni de gauche. Elle est conduite par les acteurs centraux de ces institutions : les professeurs d’université et les professeurs de médecine. Ils s’opposent à des réformes lancées sans aucun ménagement et, concernant les enseignants-chercheurs, avec une dose de mépris et d’humiliation de la part du président de la République. Mais, au-delà de la manière, ces réformes remettent en cause l’identité propre de ces acteurs en les obligeant à rendre des comptes. Car les règles ont changé.

C’est-à-dire ? Leurs métiers ont-ils changé ?
Les médecins comme les universitaires se sont longtemps définis par leur autonomie de fonctionnement : ils n’ont de comptes à rendre qu’à leurs pairs et à leur propre déontologie. Ils estiment qu’ils incarnent des valeurs fondamentales liées à leur discipline dont ils ont l’entière maîtrise. Nul autre qu’un médecin ou une infirmière n’est habilité à définir ce qu’est le soin. Nul autre qu’un professeur n’est habilité à dire ce qu’il est bon d’enseigner. Or, on touche au caractère quasi sacré de ces institutions.

Derrière cette crise, il y a la fin d’un modèle institutionnel : le professionnel, armé d’une vocation et appuyé sur des valeurs légitimes et universelles, mettant en oeuvre une discipline dont il incarnait l’intérêt général. En face, le discours du gouvernement est de dire que tout cela coûte cher et que chacun est responsable des résultats devant les usagers. Il leur est demandé que les étudiants trouvent un emploi, que les malades soient soignés aux meilleurs coûts. Cette obligation de rendre des comptes est comme une atteinte à la conception du métier.

Mais les médecins comme les universitaires ont déjà ce souci de « rendre des comptes »...
Bien sûr. Les enseignants ont le souci de l’insertion des étudiants, et les médecins celui de soigner au mieux les patients en intégrant les contraintes économiques. Le monde dans lequel ces réformes incitent à entrer est déjà là. Seulement il y a une sorte de déni de réalité. Quand les universitaires soupçonnent le gouvernement de vouloir instaurer un système d’universités à deux vitesses, chacun sait que ce système existe déjà. Quand on entretient le mythe de la non-sélection à l’université, chacun sait qu’un tiers des étudiants s’orientent vers des filières sélectives. Ou encore, lorsque que les praticiens craignent de voir les cliniques privées se décharger sur le public des actes médicaux les plus lourds, c’est déjà un état de fait.

Les réformes sur l’université sont-elles nécessaires ?
Elles sont mal pensées avec un décret contraignant, avec une autonomie donnée d’une main, reprise de l’autre, avec un mécanisme pervers selon lequel le temps de recherche accordé aux uns devrait être repris aux autres. Ces réformes sont vécues comme des renoncements, et présentées même comme des punitions. Cela renforce un sentiment général de désenchantement. Mais, sur le fond, ces réformes accompagnent une désacralisation des institutions déjà à l’oeuvre.

Comment voyez-vous évoluer ces contestations ?
Nous allons entrer dans les discussions sur les procédures : à l’université, comment mettre en place l’évaluation des enseignants, sur quels critères, ou encore à l’hôpital, quels modes de calcul des soins, quels critères de répartition des médecins sur le territoire... Mais, pour le moment, nous sommes encore dans une phase aiguë car on touche au symbolique et aux principes.

Propos recueillis par Emmanuel Vaillant

13.05.09


Commentaires

  • broda - 14-05-09 21:33

    Seule la vie est sacrée. Dans les luttes actuelles il s'agit plus d'une éthique que d'une symbolique. Les réformes mises à l'oeuvre, en dehors de toute concertation avec les professionnels, les usagers visent à considérer comme un coût, ce qui est don, une transmission, un travail.

    La dimension symbolique est secondaire par rapport à la dimension éthique : de quoi suis-je redevable à l'autre ?

    Les universitaires ne dénient pas la réalité, ils la vive, la subisse, veulent la transformer.

    Ce qu'ils dénient peut-être, c'est le réel, c'est-à-dire l'essence de la réalité, le fond des choses, les causes profondes des inégalités et de l'exclusion. Ce déni, les condurait à une condamnation du capitalisme et la pensée d'un autre monde.

  • Dubois - 14-05-09 16:42

    “Caractère quasi sacré de ces institutions” ! Non ! La production de nouvelles connaissances par la recherche et d’innovations par la recherche appliquée n’ont rien à voir avec le sacré. C’est même le contraire et François Dubet n’en disconviendra pas. Le savoir s’est construit contre le sacré, la connaissance étayée par des preuves s’est battue contre les croyances révélées. Le titre de l’article est donc pour le moins maladroit. Les médecins hospitaliers et les professeurs ne sont pas des prêtres....

    Suite du commentaire sur le blog "histoires d'universités"
    http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/05/14/le-sacre-et-le-profane/

  • Micaud - 14-05-09 08:10

    Cette symbolique est exact, mais c'est un des aspects du problème. Un autre des aspects est pour les deux, la faiblesse de "l'analyse fonctionnelle du système" et le manque de pertinence de la gouvernance proposée par rapport à la finalité recherchée (ou moins celle affichée).

    La réalité est qu'il est impossible de mettre en place des critères d'évaluation précis des chercheurs sans tuer la créativité et donc dégrader la recherche française. Des recherches d'optimisation ont continuellement lieu dans les centre de recherche des grandes entreprises françaises et internationales. Une anecdote circule : Une grande entreprise avait eu un nouveau directeur pour sa recherche, lequel a décidé de mettre en place un suivi strict des activités de recherche. Au bout de quelques mois, la créativité avait disparu et le directeur a été mis à la porte. Dans entreprise industrielle soucieuse de leur rentabilité, environ 70% des activités de recherche sont imposés par le comité de direction, environ 30% des activités de recherche sont choisi librement au niveau de l'équipe.

    L'organisation de l'hôpital vu par bachelot, comportait un risque de bureaucratisisation du suivi de l'hôpital autour d'indicateurs sacralisés en critères, avec une perte de sens. Nous avons vu l'augmentation de la délinquance avec l'imposition de critères inadaptés à la police. Pour prendre les bonnes décisions de gestion dans un hôpital, il faut impliquer les médecins, c'est une question de bon sens. Par ailleurs, il faut éviter d'imposer des critères simplistes.

    Au-delà de ces aspects réels mis en avant par Dubet, il y avait le manque de pertinence du mécanisme de gouvernance proposée.

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