Interview

François Jarraud, rédacteur en chef du Café pédagogique : « Les communautés enseignantes sur le Net, pilotées par les professeurs, échappent à l’institution »
Avec un demi million de connexions par mois et 170 000 abonnés à ses différentes éditions, le site du Café pédagogique fait figure de référence sur Internet dans la communauté enseignante. Spécialiste des technologies éducatives, François Jarraud, son rédacteur en chef, déplore l’absence de reconnaissance par l’Education nationale des sites d'enseignants sur le Net.
Quel est le paysage des communautés enseignantes sur Internet ?
Lors du 1er forum des enseignants innovants co-organisé par le Café pédagogique à Rennes (28-29 mars 2008), nous avons rassemblé une dizaine d’associations d’enseignants dont les principales communautés sont nées sur Internet (Weblettres, Assetec, Clionautes, Cyberlangues…). Elles rassemblent un million d’utilisateurs uniques mensuels. 10% des professeurs d’histoire vont sur les Clionautes par exemple, c’est une minorité agissante. Spontanément, des enseignants ont créé ces nouveaux mouvements pédagogiques qui reposent sur les pairs. Dans le secondaire, les regroupements sont surtout disciplinaires ce qui renvoie à l’identité des enseignants. Ces communautés sont avant tout fréquentées comme des salles des profs virtuelles. A l’origine, ce sont souvent des listes de discussion sur lesquelles se sont greffées des aides disciplinaires. Ces discussions peuvent aboutir à des projets avec la classe ou à des systèmes de formation spontanés sur les nouvelles technologies, ce que n’arrive pas à faire l’Etat. Ces associations, pilotées par les professeurs, échappent à l’institution et à ses valeurs verticales.
Comment êtes-vous perçu par le ministère de l’Education nationale ?
Le ministère nous ignore car c’est un ministère. Darcos nous a découverts en recevant les principales associations. Nous sommes le seul pays où les personnes qui s’occupent de l’Education nationale ignorent totalement ces communautés. En Grande-Bretagne, Schoolzone, l’équivalent du Café pédagogique, est reconnu, subventionné, intégré à une stratégie éducative en jouant un rôle d’appropriation des Tice auprès des enseignants. Ils viennent en appui d’une stratégie éducative. Le pays a décidé d’intégrer les nouvelles technologies, ils ont créé une agence qui fait l’interface entre les établissements, les entreprises et les associations d’enseignants. En France, la stratégie éducative se résume à ressusciter l’école d’avant hier et ce n’est pas avec Internet qu’on peut y arriver.
Comment les établissements sont équipés ?
L’Etat a maintenu les collectivités locales en tant que fournisseur de matériel sans s’intéresser à la pédagogie. Or le choix des équipements n’est pas neutre sur les pratiques. La frontière est en train de changer, mais c’est une révolution culturelle à réaliser dans des établissements, très centralisés. Quant au marché du logiciel éducatif il n’existe pas en France donc les éditeurs ne peuvent pas y aller contrairement aux manuels soutenus par les collectivités locales. On va donc devoir importer des produits anglo-saxons. Le débat sur faut-il utiliser des manuels ou des ressources numériques devrait exister dans la tête de ceux qui paient les manuels et au ministère où on se soucie du poids des cartables. Pour que les ressources numériques rentrent dans l’école, il faudrait qu’elles soient au programme des concours de recrutement des enseignants et intégrées à leur formation.
Quel impact ont les nouvelles technologies dans les établissements ?
La France est la lanterne rouge des Tice en Europe, contrairement à la Grande-Bretagne, pilote en la matière. Les établissements y sont très bien équipés en tableaux blancs interactifs. En France, selon le rapport de l’inspection générale, les Tice bousculent l’école, et c’est vrai : cela change la position de l’enseignant et rend les jeunes plus autonomes vis-à-vis du savoir. Elles changent le temps scolaire - le professeur peut suivre les élèves par chat, mettre des ressources à distance -, et la géographie scolaire, c’est-à-dire la classe. Il faut aussi réfléchir à de nouvelles formes d’évaluation. Si pour un travail à la maison, on retrouve 30 fois Wikipedia recopié, il faut par exemple que l’élève le présente devant la classe. Pour le moment le système lutte contre cette remise en question. Alors que la culture est diffusée par les nouvelles technologies, il faut impérativement les faire rentrer dans la classe.
Avec quels moyens fonctionne le Café pédagogique ?
Notre force est d’avoir les contributions d’une quarantaine de rédacteurs bénévoles, en France et à l’étranger, qui sont très impliqués et se reconnaissent dans le mouvement de la pédagogie par projet. Un webmestre et moi-même sommes salariés à mi-temps depuis cette année. Nous avons eu pendant deux ans des subventions du ministère de l’Education nationale. Aujourd’hui, notre budget varie entre 60 000 et 100 000 euros par an. Nous souhaitons trouver 40 000 euros pour associer davantage les internautes à la partie éditoriale en développant des wikis et des blogs sans pub. L’enquête que nous allons lancer auprès des utilisateurs du site d’ici fin mai permettra de mieux connaître nos lecteurs, même si on sait déjà que les futurs profs et les personnels de direction sont nombreux parmi eux.
21.05.08
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